Jeudi 17 août 2017

Tristam Hunt : Engels, le gentleman révolutionnaire

Publié le 11 mars 2010 par dans la (les) catégorie(s) Articles

Tristam Hunt : Engels, le gentleman révolutionnaire

Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) forment le tandem idéologique le plus célèbre de l’histoire pour avoir fondé le mouvement qui est passé à la postérité sous le nom de « marxisme ». Cette philosophie politique, dont découle le communisme, a bouleversé le destin d’un tiers de l’humanité pendant le XXe siècle et fut à l’avant-scène sociale et politique à la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que la Russie venait de vaincre l’Allemagne nazi. Cette idéologie fut considérée vétuste lorsque l’URSS se disloqua en 1991, peu de temps après la chute du mur de Berlin, entraînant dans l’oubli l’œuvre de Marx et Engels.

Vingt ans après la réunification de l’Allemagne et de sa capitale, les théories de Marx connaissent une renaissance spectaculaire. Après avoir été tenues responsables des charniers au Cambodge et des camps de travail en Sibérie, elles sont devenues les analyses économiques les plus perspicaces. En 1998, à l’occasion du 150e anniversaire de la publication du Manifeste du parti communiste, le New York Times a titré : « Marx’s Stock Resurges on A 150-Year Tip ». L’auteur, Paul Lewis, débute l’article en affirmant : « Karl Marx may have been right after all ». Puis, la crise économique qui a surgi à l’automne 2008 a fait dire à Roger Boyes du Times : « Banking crisis gives added capital to Karl Marx’s writings ». Bref, 125 ans après sa mort, Marx revient. Sauf qu’entre-temps, Engels a été oublié. Mais qui est-il donc au juste?

En 1972, alors que l’URSS est à son apogée, un historien écrit : « De nos jours, il est difficile de trouver un coin de la planète où l’on n’ait jamais entendu le nom d’Engels et où la signification de son œuvre soit encore inconnue ». Lorsque l’URSS s’est écroulée, les statues de Marx, tout comme celles de Lénine et de Staline, furent abattues, décapitées et mutilées. Cependant, celles de Engels restèrent intouchées, et ce n’est ni par sympathie ni par admiration qu’elles restent debout, mais par ignorance nonchalante. Mais qui est donc Engels? Quelle est son œuvre? Surtout, quel est son apport à l’œuvre de Marx?

Engels fut un magnat du textile, un amateur de chasse au renard, un membre de la Bourse royale de Manchester et le président de l’Institut Schiller de Manchester. Tristam Hunt le présente comme comme ayant été un individu « un brin canaille » qui « menait la grande vie, buvait sec et s’adonnait à tous les plaisirs de l’existence ». Pendant 40 ans, il fut le mécène de Karl Marx dont il apaisait les colères et choyait les enfants. Mais surtout, il sera celui qui permettra à Marx d’effectuer son travail d’analyse et d’écriture.

Ils se rencontrent pour la première fois à Paris en 1844 et leur amitié, tout comme leur collaboration, remontent à cette date. Ils travaillèrent étroitement ensemble comme en fait foi leur correspondance qui remplit plusieurs volumes. Lorsque Marx s’éteint, c’est Engels qui rassemble les brouillons de son ami et termine la rédaction des tomes II et III du Capital. Il déclare, en guise d’épitaphe après la mort de son ami : « Marx était un génie; nous autres, tout au plus des talents. Sans lui, la théorie serait aujourd’hui bien loin d’être ce qu’elle est. C’est donc à juste titre qu’elle porte son nom ».

Engels, de par sa position à la tête d’une affaire de coton, était confronté chaque jour à la chaîne économique du commerce mondial, qui s’étendait des plantations du Sud américain aux filatures du Lancashire en passant par les Indes britanniques. C’est son expérience des rouages du capitalisme mondial qui se glisse dans les pages du Capital de Marx, tout comme ce fut son expérience du travail en usine, de la vie dans les taudis, de l’insurrection armée et du militantisme politique qui contribua au développement de la doctrine communiste.

« Le plus audacieux des deux compères fut de loin Friedrich Engels pour ce qui était d’explorer les multiples ramifications de leur pensée commune, dans les domaines de la structure familiale, de la méthode scientifique, de la stratégie militaire ou de la résistance anticoloniale. Tandis que Marx, dans la seconde moitié du XIXe siècle, s’immergeait de plus en plus profondément dans la théorie économique et le communisme primitif russe, Engels abordait en toute liberté des questions de politique, d’environnement et de démocratie, auxquelles il ouvrit des champs d’application pratique étonnamment modernes. Si la voix de Marx se fait à nouveau entendre aujourd’hui, il est également temps de débarrasser Engels de sa modestie afin de permettre à ses idées iconoclastes de fructifier au-delà de la mémoire de Marx » (p.20).

La vie de Engels est marquée par une contradiction et un sacrifice aussi profond que fécond : pendant qu’il prenait part aux plus grandes révolutions du XIXe siècle en Europe, il endura une existence d’industriel du textile dans le but d’assurer à Marx les ressources et la liberté nécessaire pour effectuer son travail intellectuel. Cette contradiction se retrouve au cœur même de la théorie marxiste du matérialisme dialectique, à savoir « l’interpénétration des contraintes et la négation de la négation, qui expliquent l’évolution des sciences naturelles, physiques et sociales » (p.22).

Cette biographie présente la vie de cet homme au parcours unique. Un document imposant mais fascinant et minutieusement documenté. Un voyage historique et idéologique dans l’Europe du XIXe siècle.


Tristam Hunt
ENGELS
LE GENTLEMAN RÉVOLUTIONNAIRE
Flammarion, Paris, 2009, 587pages.

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